Bullletin et démocratie

06/01/07

Permalink 09:13:28 am, par Jean-Pierre Proulx,
Catégorie: Discussion

Bullletin et démocratie

La nouvelle d’hier touchant les bulletins me suggère les quatre commentaires suivants :

1 - La gouvernance de l’éducation appartient depuis 1964 au politique. La création d’un ministère de l’Éducation fut un choix de société. Cela veut dire que les décisions et les arbitrages ultimes n’appartiennent pas aux technocrates (les fonctionnaires) ni même aux professionnels (les enseignants), mais bien aux élus.

La conséquence de ce choix est que le gouvernement doit, dans ses décisions, prendre en considération les attentes sociales et, dans le cas du bulletin, plus particulèrement celles des parents. À cet égard, il est manifeste que le régime institué depuis quelques années, malgré ses mérites propres, précédait ce que j’ai appelé ailleurs la culture commune en éducation, culture formée par nos propres expériences scolaires. Le gouvernement a jugé que la facture actuelle et variée des bulletins précédait indument cette culture. Certes, des considérations stratégiques ont joué. Il est minoritaire et l’ADQ voulait le retour au bulletin chiffré. Mais cela fait aussi partie de la démocratie.

Pour ma part, je suis d’avis que la décision ministérielle marque un retour en arrière. Mais je prends acte.

2- Le débat sur le bulletin n’est pas que technique et ne se résume pas qu’à une question de clarté dans la communication (ce qui est en soi important). Ainsi, l’inscription de la moyenne renvoie à un débat de valeurs. À entendre ce matin les commentaires, on s’en rend bien compte. La moyenne est associée fortement à la compétition. Puisque la société adulte est fondée largement sur la compétition, on veut qu’il en soit de même pour l’école. C’est là que le bât blesse. Car qui dit compétition, dit gagnants et perdants. Or la mission même de l’école, c’est la réussite de tous.

3- La réécriture des compétences, pour en simplifier et en clarifier les libellés, est une très bonne nouvelle. J’ai écrit dans ce blogue que le langage obscur de la réforme et du renouveau pédagogique avait nui plus que tout à sa mise en œuvre et surtout à son acceptation par le public en général et les parents en particulier. La culture scolaire commune a été heurtée. Ce ne sont pas les fonctionnaires et les enseignants qui ont construit les programmes qui sont les premiers responsables du gâchis. Ils ont utilisé la langue de leur métier, comme cela se fait dans tous les métiers. Non, les premiers responsables sont les politiciens qui représentent la population qui les a élus. C’est d’eux que devaient venir les exigences de clarté.

4- Enfin, ceux et celles qui croient en la valeur des fondements de la réforme en cours devront être vigilants. Les changements annoncés touchant le redoublement remettent sérieusement en question l’organisation du primaire en trois cycles d’apprentissage. De même, le mandat confié au Conseil supérieur de l’éducation relatif à l’approche par compétence ne me dit rien qui vaille. À moins que ce ne soit que tactique pour apaiser la « contre-réforme ». Il faudra attendre le libellé exact du mandat qui sera confié au Conseil. Car pour l’heure, le communiqué de la ministre n’est pas …clair!

Commentaires, Pingbacks:

Commentaire de: michel le neuf [Visiteur] · http://carnets.opossum.ca/LeNeuf
M. Proulx,permettez-moi de retranscrire ici ici ce que j'ai déjà écrit ailleurs(http://carnets.opossum.ca/LeNeuf/):

"Je ne vous cache pas que j'attendais cette annonce du gouvernement dans le dossier du bulletin. C'était écrit dans le ciel. Je l'attendais, et m'en réjouis. Je veux être conséquent avec ce que j'écrivais il y a peu de temps:

"quand on parle des bulletins, on est dans l'arène des moyens de communication. La demande de Dumont, ce n'est pas une grande réforme. Mais pour les parents du Québec, le bulletin, c'est souvent le seul bout du système qui entre dans la maison. Et visiblement, on a de la difficulté à le lire et surtout, à se servir des informations qu'il y a là-dedans pour agir ensuite, comme parents. Pour les parents du Québec, demander des bulletins chiffrés, c'est revendiquer le droit de se faire parler dans une langue qu'on comprend, qu'on décode, qui s'appuie sur des repères culturels connus. Sur le fond, une demande comme celle-là n'est pas tellement différente de celle des minorités francophones hors-Québec qui veulent de la télé, des journaux, de la radio ou des écoles en français, toutes choses étant par ailleurs égales. L'église catholique avait compris ça, après Vatican II, quand elle a décidé que la messe se dirait dans la langue locale plutôt qu'en latin. Pour les bulletins, on a fait le contraire, on a tout retraduit en latin."

Alors aujourd'hui, je ne joue pas les gérants d'estrade et je ne fais pas de second guessing. Mais je vais me permettre de pousser un peu plus loin. Je dis qu'en refusant depuis quelques années d'accepter de se replier stratégiquement vers un bulletin chiffré pour mieux se concentrer sur le processus d'évaluation lui-même, ceux qu'on appelle nos leaders pédagogiques, viennent d'offrir une victoire à ceux qui s'opposent à ce qu'ils appellent "la" réforme. Tout ça, parce qu'on n'a pas fait l'effort de penser que le bulletin ce n'était qu'une interface qui devait être conviviale, "user-friendly" pour le parent-usager. C'est drôle, parce que j'ai pensé tout d'un coup à Jacques Demers qui faisait son "coming-out": il a répété à bien des tribunes qu'il n'avait pas de difficulté à lire des statistiques, mais que pour les mots, c'était plus difficile. Et je me demande ce qu'aurait pu comprendre M. Demers en se faisant dire que son enfant de six ans progressait avec du soutien occasionnel dans sa compétence à apprécier une oeuvre littéraire...

Ce qui est triste là-dedans, et elle est là la grande défaite, c'est de se faire ramener au bon sens par l'Assemblée nationale. La prochaine affaire, ça va être quoi ? L'étude en commission parlementaire des mérites d'une approche plutôt qu'une autre pour l'apprentissage de la lecture ? On est pas mal plus près de ça qu'on l'aura jamais été. Je le dis.

Je cherche une explication, et le seul endroit où j'en trouve une, c'est dans ces mots à méditer du chanoine Jacques Grand'Maison, trouvés dans "L'École Enfirouapée" (1978):

« L'éducation est un lieu où l'on peut constituer un sous-système enroulé sur lui-même et même une sous-culture, qui resteront assez longtemps en marge du pays réel, sans connaître les vérifications plus évidentes auxquelles les lieux économiques et politiques sont soumis. Et chez nous, ce problème s'accuse dans la mesure où le monde scolaire est souvent une structure riche dans un environnement relativement pauvre. Ce qui a pu jouer dans le caractère un peu schizoïde, irréel, artificiel de bien des expériences. »"

Je terminerais avec ce dernier commentaire«, glané sur un blogue (http://carnets.opossum.ca/mario/archives/2007/05/les_bulletins_s.html#comment):

"C'est tiré du guide de vulgarisation scientifique de l'ACFAS. Un manuel pour apprendre aux chercheurs à parler au monde en se faisant comprendre:

"Ne cherchez pas à tout dire. Limitez-vous à quelques éléments clés.

Exprimez-vous simplement, en utilisant le moins de mots techniques possible.

Soyez concret : donnez des exemples, précisez l'information au moyen de chiffres ou comparez les données présentées avec des grandeurs connues."

Trois bonnes pistes pour commencer à penser à quoi devrait ressembler un bulletin."
PermalinkPermalien 06/01/07 @ 09:46
Commentaire de: Sébastien Tremblay [Membre]
"Puisque la société adulte est fondée largement sur la compétition, on veut qu’il en soit de même pour l’école. C’est là que le bât blesse. Car qui dit compétition, dit gagnants et perdants. Or la mission même de l’école, c’est la réussite de tous."

Voilà tout a été dit. Entendu ? Pas encore. Quel beau sujet pour une réflexion profonde concernant le véritable enjeu de l´évaluation.
PermalinkPermalien 06/01/07 @ 11:20
Commentaire de: Simon Young, enseignant [Visiteur] Email
L'évaluation, selon l'approche par compétence, a deux fonctions : Assurer une certaine reconnaissance des compétences ET aider au développement de celles-ci.

L'annonce de ce matin porte sur la première fonction (reconnaissance des compétences)et sur son instrument de communication (le bulletin). Je veux bien croire que tout n'était pas rose à ce sujet mais encore une fois les enseignants du primaire et du secondaire sont laissés à eux-mêmes sur le terrain.

Pendant que le bulletin est le sujet de l'heure, très peu de soutien est offert aux enseignants pour qu'ils parviennent réellement à évaluer dans une optique d'aide à l'apprentissage. Et ceux qui travaillent très fort pour atteindre ce but situent ce débat à la limite de l'insulte considérant le travail qu'il restera à faire en classe lorsque cote, note, soleil ou ti-pointe de tarte seront adoptées.

Faîtes passer le message. L'annonce de ce matin ne change rien :
1)Encore aujourd'hui, on doit faire développer des compétences.
2)Encore aujourd'hui, notre évaluation doit permettre à l'élève de cerner ses forces et ses faiblesses.
3)Encore aujourd'hui, personne n'a présenté une façon concrête, viable et efficace de développer ces compétences dans nos classes.

Je crois au nouveau programme de formation ainsi qu'au développeemnt de compétence... mais je ne vois pas encore de quelle façon je vais y arriver.

Et je n'ai aucune idée à qui revient la responsabilité de m'aider.
Ma directrice ?
Le MELS ?
Les universitaires ?


PermalinkPermalien 06/01/07 @ 12:56
Commentaire de: François Guité [Visiteur] Email · http://www.opossum.ca/guitef/
Une réaction intéressante de Gilles Jobin, de même que les commentaires des lecteurs, à cette adresse :

http://www.gilles-jobin.org/jobineries/index.php?2007/06/01/601-lettre-a-mon-petit-fils
PermalinkPermalien 06/01/07 @ 13:38
Commentaire de: Daniel Trottier [Visiteur] Email
Dois-je comprendre, si je suis bien votre raisonnement, que la restauration de la moyenne de groupe sera un facteur d’échec? À mon avis, la moyenne est un repère de plus pour qui se préoccupe de gestion de classe et de « différenciation pédagogique » (concept au demeurant nébuleux dont les effets sur la réussite n’ont jamais été démontrés). Cela ne participe pas d’un choix de valeurs mais relève d’une pédagogie lucide (pardonnez ce mot honni), par laquelle on prend en considération les caractéristiques et les besoins individuels des élèves. Par ailleurs, on ne peut ainsi renvoyer dos à dos la « société adulte » et l’école, comme si c’était deux réalités imperméables l’une à l’autre. On a voulu, au Québec, intégrer l’école dans la société et non en faire un sanctuaire, sans doute parce qu’on a estimé que ce serait un moyen efficace de bien préparer les jeunes à devenir des citoyens responsables. Alors, la moyenne de groupe, élément d’émulation ou de compétition malsaine? S’il vous plait, faites confiance aux éducateurs pour en tirer le meilleur profit.

S’agissant des exigences de clarté des politiciens, je rappelle qu’en 2000, le ministre François Legault a fait réécrire entièrement le programme de formation pour le préscolaire et le primaire, alors qu’il venait tout juste de l’approuver! Il faut dire que cette version avait subi l’assaut des critiques, dont celle de Paul Inchauspé, du fait de son langage inutilement compliqué et de l’incohérence de ses concepts. Les politiciens sont-ils responsables du « gâchis »? Ils doivent, comme vous le suggérez, imposer leurs orientations, mais ils ne peuvent être tenus responsables de la non lisibilité d’un programme d’études! Les exigences de clarté en ce qui a trait à cette réforme étaient très bien formulées dans le Rapport Inchauspé et la politique qui a suivi (L’école tout un programme), mais bon, le ministère et ses experts ont fait le choix de s’en éloigner, en axant leur propre réforme sur les moyens (la pédagogie) plutôt que sur les finalités et en développant le jargon socioconstructiviste, qui restera sa marque de commerce, jusqu’à à la limite de la caricature.
PermalinkPermalien 06/01/07 @ 14:32

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