Ma dernière charge de cours remonte à plus de six ans, autant dire une éternité dans mon cheminement pédagogique. Plus tôt cette semaine, j'ai accepté de donner un cours sur l'évaluation/imputabilité des établissements scolaires (principalement au Québec, mais avec le mandat de proposer des comparaisons internationales).
Je dis bien un "cours"...
Un cours traditionnel sur l'un ou l'autre de mes dadas, je peux en préparer avec un effort minime. Je me rends compte qu'il en va autrement lorsqu'il s'agit de préparer des activités d'apprentissage conformes au crédo pédagogique que je raffine depuis 4-5 ans, i.e., depuis que je n'enseigne pratiquement plus.
Jean-Pierre Proulx et François Guité, deux enseignants, ont à maintes reprises levé le voile sur les défis de concilier leurs principes (publiquement défendus sur un blogue) à la réalité privée de leurs pratiques en salle de classe. Une démarche qui ne manque jamais de m'impressionner.
Cet automne, cette charge de cours aidant, je compte ajouter ma voix à la leur. Je compte prendre le risque de mener ma réflexion publiquement, impudiquement. À commencer par un souci pratico-pratique: à quoi ressemble un plan de cours universitaire conforme à l'approche par compétences?
L’école est un lieu très peu intime. [...] Il est très difficile d’apprendre à jongler ou à taper à la machine sous le regard de quelqu’un. Pourquoi serait-il plus commode d’apprendre à conjuguer, chanter ou tracer des angles droits en s’exposant au regard des camarades et de l’enseignant ?
À cette absence d’intimité s’ajoute le pouvoir inquisitorial du professeur, qui a non seulement le droit de s’approcher, de regarder par-dessus l’épaule, de feuilleter les cahiers, voire d’ouvrir les pupitres et d’en inventorier le contenu, mais qui peut encore interroger, traquer les doutes et les erreurs, faire expliciter les démarches, voire, s’il soupçonne une tricherie, un manque de travail ou de rigueur, reconstituer le délit à la manière d’un juge d’instruction, en accumulant les indices et les contre-interrogatoires.
La différenciation de l’enseignement et l’évaluation formative peuvent accroître cette glasnost pédagogique, parce qu’elles poussent à saisir les processus de pensée les plus intimes, les attitudes, les motivations, les rapports au savoir et aux personnes qui conditionnent les apprentissages. La vogue de la métacognition peut faire tourner l’explicitation au rituel aussi dénué de sens que les exercices traditionnels.
Bien entendu, un enseignant a besoin de savoir un certain nombre de choses sur les apprenants pour faire son travail et les aider à faire le leur. C’est vrai aussi dans un rapport thérapeutique. Mais, au contraire d’un rapport thérapeutique, un rapport pédagogique ou didactique est fort peu négocié, on ne donne pas à l’élève le droit de fixer des limites, on attend de lui une transparence de chaque instant, " pour son bien ", pense-t-on, mais aussi, souvent, pour renforcer le contrôle social et faciliter l’évaluation.
Ici encore, le droit au for intérieur, à l’intimité, n’est pas seulement un droit de la personne qu’il faut respecter, quoi qu’il en coûte. C’est d’abord une condition de l’apprentissage. L’école a certes le droit de demander aux élèves des comptes sur leur travail et leurs apprentissages ; elle l’exercera d’autant mieux qu’elle ne prétendra pas constamment accéder aux coulisses, aux émotions et aux pensées des apprenants.
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