Charles E. Caouette: la parabole de la cathédrale

02/20/09

Permalink 05:04:26 pm, par Amine Tehami,
Catégorie: Discussion

Charles E. Caouette: la parabole de la cathédrale

Cet après-midi au palais des congrès de Montréal, c'était la deuxième fois que j'entendais M. Caouette relater sa parabole, et à chaque fois j'en ai la gorge nouée d'émotion.

Je viens de la retracer sur le Web, pages 45-48:

Voici une parabole qui résume et éclaire mon propos. C’est en 1196, il y a 800 ans exactement. L’humanité traverse une période très morose et sombre de son histoire.

Les gens sont tristes et déprimés ; ils ont perdu le sens de la fête, le goût de vivre, et même le goût de faire des enfants. À un moment donné, on décide de réagir et de donner un coup de barre. On cherche alors quel projet collectif pourrait redonner aux gens l’enthousiasme et le goût de vivre. Parmi les divers projets soumis, on en retient un, presque utopique, celui de construire une belle et immense cathédrale.

On se met tout de suite à l’oeuvre, et on commence à faire des plans. Chacun apporte son idée et on a bientôt en main le plan d’une magnifique cathédrale. Il faut, toutefois, trouver un endroit pour la construire. Après avoir cherché un peu partout, on trouve un endroit magnifique, très plat, et qui permettra de voir de loin la cathédrale et ses magnifiques clochers orientés vers le ciel et le soleil. C’est à Chartres. Tout le monde déménage donc à Chartres. Mais en arrivant là, on découvre qu’il n’y a pas de pierres pour construire la cathédrale. On se met alors à la recherche de carrières et on en découvre deux, l’une au sud, l’autre au nord.

[Suite:]

Au sud, le travail débute rapidement. Chacun commence à creuser, à dégager et à tailler des pierres. Le travail progresse déjà bien, mais un beau jour, des travailleurs se plaignent : ils trouvent dérangeant et dangereux que les enfants circulent un peu partout dans la carrière. On s’organise donc pour éloigner les enfants. Un peu plus tard, d’autres travailleurs se plaignent des adolescents, ces jeunes blancs-becs qui essaient toujours de s’y prendre autrement à tout bout de champ, et, surtout, qui à tout propos remettent en question ce projet de cathédrale, cette cathédrale qu’ils ne verront peut-être même pas de leur vivant, puisque dans ce temps-là, cela prenait de 50 à 60 ans pour construire une cathédrale. On éloigne donc aussi les adolescents et on leur fait apprendre des choses par coeur.

Pourtant, le travail continue d’aller bon train et les pierres taillées s’accumulent. Mais, à un moment donné, des travailleurs rapides, efficaces et ambitieux, commencent à se plaindre des personnes âgées qui, certes, font tout leur possible et travaillent bien, mais qui retardent le rythme du travail, certains écorchent les pierres, se blessent et, surtout, bavardent beaucoup trop en travaillant et n’en finissent pas de raconter comment on taillait la pierre autrefois. On éloigne donc aussi les personnes âgées. Le travail progresse toujours quand même et chacun travaille de plus en plus fort.

Mais, un jour, advient ce qu’on pouvait aisément soupçonner : dans un coin, à l’écart, certains hommes commencent à se plaindre aussi des femmes, dont certaines ne travaillent pas assez vite, d’autres sont maladroites et, en fait, on n’aime pas les voir circuler, surtout d’une manière qui dérange beaucoup de travailleurs. Donc, on finit par se convaincre que les hommes seraient plus concentrés sur leur tâche s’il n’y avait pas de femmes autour. On demande donc aux femmes de s’éloigner et d’aller plutôt s’occuper des enfants, des adolescents et des personnes âgées. Mais pas d’elles-mêmes, évidemment. Le travail continue et progresse toujours. Et lorsqu’on demande à ces gens ce qu’ils font dans la vie, ils répondent :

«Nous taillons la pierre et c’est ainsi que nous gagnons notre vie, notre pain et celui de la famille. Et sachez que tailler la pierre est un dur métier. »

Cela se passe tout à fait différemment dans la carrière du Nord. C’est le village tout entier qui travaille ensemble à construire la cathédrale. Parmi les gens qui taillent la pierre, il y a les enfants qui circulent, qui travaillent un peu mais qui s’amusent surtout à chanter, danser et rire et même à jouer des tours. Ceux qui travaillent fort et dur aiment bien voir autour d’eux tous ces enfants qui grandissent et qu’ils reconnaissent bien.

C’est en grande partie pour eux d’ailleurs qu’ils construisent cette cathédrale qu’eux-mêmes ne verront peut-être jamais. On aime aussi voir les adolescents travailler, chercher de nouvelles façons de faire et, même, critiquer et remettre tout en question. On sait que c’est un peu leur façon à eux de découvrir le sens de ce projet collectif et de se l’approprier. Quant aux personnes âgées, elles sont là, tous les jours, fidèles au poste et travaillant le mieux possible. Certaines travaillent à tailler leur pierre, elles le font avec amour et y mettent tant de soin que leurs pierres sont belles comme des «pains de ménage ». On pourrait presque reconnaître qui les a taillées. D’autres ont commencé à travailler le bois, à préparer ce bois qui servira à construire l’autel, les bancs, la balustrade, la chaire et même les confessionnaux. Les femmes aussi travaillent avec tout le monde. Plusieurs taillent la pierre et le font avec soin et ardeur. D’autres travaillent aux boiseries.

D’autres, enfin, commencent à créer les vitraux, les merveilleux vitraux de Chartres et cette extraordinaire Rose du Sud. Et quand on demande à ces gens ce qu’ils font, ils répondent tous : «Nous construisons de la beauté. Et c’est ce qui donne un sens à notre vie. » Ils travaillent à cette cathédrale, parce qu’ils y croient profondément, d’autant plus que justement ils y travaillent.

Mais ce que vous ne savez pas et qui va, peut-être, vous surprendre, c’est qu’il y a, déjà à cette époque, des journées pédagogiques.

Dans la carrière du Sud, on fait venir des spécialistes, deux sortes de spécialistes. Il y a d’abord des spécialistes dans la taille de la pierre qui se préoccupent surtout de technique et de productivité. Ainsi, ils montrent aux travailleurs qu’en partageant autrement les tâches, en faisant chacun une partie du travail, selon leurs habiletés spécifiques, ils peuvent tailler plus de pierres. C’est d’ailleurs ce qui se produit, on commence à «tayloriser » le travail. Les pierres plus nombreuses se ressemblent de plus en plus, pâles, grisâtres, comme des briques. Et comme chacun n’a fait qu’une partie du travail, il ne se reconnait pas dans les pierres, ce ne sont plus ses pierres, à lui, ce n’est même plus sa cathédrale, comme autrefois. Et puis, il y a les spécialistes de la gestion des ressources humaines. Ceux-ci observent que certains travailleurs sont plus efficaces et productifs que d’autres. Ils pensent alors que si l’on récompense ces travailleurs en leur donnant des bonus, on pourra stimuler l’ensemble des travailleurs à produire davantage. Et effectivement les gens travaillent de plus en plus vite. Mais c’est tout le climat qui a changé. Les gens sont devenus individualistes, compétitifs et stressés. Ce n’est plus agréable de travailler ensemble. Il y a des tensions, de l’intolérance, et bien des chicanes, et même de la tricherie : des pierres disparaissaient la nuit.

C’est tout autrement que cela se passe dans la carrière du Nord. Lorsqu’il y a des journées pédagogiques, c’est la fête pour tout le village. On profite de ces journées non pas pour se perfectionner, mais pour se ressourcer. C’est ainsi qu’à cette occasion tout le village part en excursion. Tout le monde, les hommes et les femmes, les enfants, adolescents et personnes âgées, se rend à Chartres. À Chartres, il n’y a encore rien, sinon des herbes et quelques arbustes. Mais c’est là que les gens viennent voir cette belle cathédrale qu’ils portent dans le coeur. Et cela leur fait du bien de retrouver le sens de ce travail qu’ils font tous les jours. Ils aiment voir, dans leur tête, ces gens qui viendront, un jour, prier et méditer dans la cathédrale, qui viendront y trouver silence et paix, entourés de beauté. C’est pour tous ces gens qu’ils ne connaissent pas qu’ils travaillent, ces gens que, pourtant, ils aiment déjà. Et le soir, ils se réunissent autour d’un feu de camp. Des poètes et rêveurs leur font entendre déjà la magnifique et extraordinaire musique qui serait composée, 500 ou 600 ans plus tard, par Bach et Mozart. Il y a un morceau que les gens aimaient tout particulièrement entendre, le Laudate dominum de Mozart.

Et je pense qu’il faut réécouter ce morceau, non pas en pensant à la cathédrale qu’on est en train de construire, mais en pensant à la société qu’on a pour mandat de construire. Faire de chaque jeune, de chaque analphabète, de chacun de ceux qui savent lire mais qui ne comprennent pas toujours, faire de chacun de nous des pierres de plus en plus belles, faire une belle société, plus saine, plus harmonieuse, plus conviviale.

Il m’arrive parfois de rentrer chez moi le soir, fatigué, et un peu déprimé aussi, parce que les changements sont urgents, demandent beaucoup de temps, sont très difficiles à réaliser. J’écoute alors le Laudate dominum et je me demande :

«Y a-t-il vraiment une cathédrale à Chartres ?»

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