ECR et HEC: une même révolution copernicienne

05/13/09

Permalink 08:53:45 pm, par Amine Tehami,
Catégorie: Discussion

ECR et HEC: une même révolution copernicienne

Le mois dernier, j'entendais un ami DGA dans la région de Québec employer l'expression "révolution copernicienne" pour caractériser la réforme de l'éducation consécutive aux États généraux de la fin des années 90.

À proprement parler, la révolution copernicienne désigne:

le changement de représentation de l'univers du XVe au XVIIIe siècle, faisant passer les représentations sociales accompagnant les représentations mentales de l'univers, d'un modèle géocentrique [...] au modèle héliocentrique [...]

J'imagine à peine le choc pour nos ancêtres : ce n'est pas le soleil qui tourne autour de la Terre; c'est l'inverse!

Pour vérifier son hypothèse, je me suis amusé à «wordler» les cinq tomes du Rapport Parent...

... avant d'en faire autant pout le Programme de formation de l'école québécoise:

Dans les textes, manifestement, nous sommes passés d'une pensée centrée sur la matière à un programme centré sur l'élève.

Cette révolution est contestée par une partie des enseignants et des parents. D'autant plus fortement lorsqu'elle touche des contenus associés à l'identité: via le cours d'ECR (éthique et de culture religieuse) hier; via le cours d'HEC (histoire et éducation à la citoyennenté) aujourd'hui:

Le nouveau cours d'histoire et éducation à la citoyenneté, de 3e et 4e secondaire, occulte tout récit national, dénonce une étude de Charles-Philippe Courtois, de l'Institut de recherche sur le Québec.

Ce qui m'amène à imaginer un peu d'histoire-fiction: supposons que les États généraux n'avaient pas eu lieu. (Et même s'ils avaient eu lieu, que Pauline Marois n'avait pas été là pour forcer qu'ils débouchent sur autre chose que des constats). Pourrait-on défaire la révolution que nous vivons et revenir à une ère centrée sur la matière, soucieuse de la transmission de la culture au sens d'héritage, caractérisée par la discipline, l'autorité, le vouvoiement?

J'en doute. Outre-Atlantique, donc loin des conditions historiques ayant accouché du Rapport Parent et de la réforme "Marois", Meirieu constate la même révolution:

L’École [...] s’éloigne, de plus en plus, du modèle [...] où le « maître » pensait et partageait en même temps son savoir, face à des disciples heureux qui se sentaient, à la fois, honorés et élevés. Nous sommes loin de la scène primitive qui, dans l’imaginaire collectif, représente l’archétype de la transmission entre générations : des jeunes gens, rayonnants et disponibles, installés dans une belle sérénité méditative, qui prennent le temps de s’approprier, en le savourant, le savoir de « l’ancien », infiniment respectable et toujours respecté…

À mille lieues de cela, beaucoup de situations scolaires ressemblent à de difficiles parties de bras de fer, quand elles ne deviennent pas, tout simplement, d’interminables « conflits d’opinions ». Le maître a une opinion, il la défend ; l’élève en a une autre ; l’un des deux doit céder dans un rapport de forces que plus rien ni personne ne semble pouvoir arbitrer.

Ce qui est plus ou mois vrai: au Québec comme en France, les autorités politiques appuient de tout leur poids pour renverser la révolution en cours. Meirieu est bien placé, lui qui signait le 27 décembre dernier, cette Lettre ouverte à Xavier Darcos, Ministre de l’Education nationale:

vous continuez toujours, semble-t-il, à me considérer assez largement comme un « pédagogue libertaire » qui fait toujours prévaloir l’intérêt spontané de l’enfant sur la transmission de la culture… alors que je n’ai cessé d’expliquer que tout mon travail pédagogique consistait précisément à chercher comment mobiliser l’élève sur des enjeux culturels forts ! [...] Vous pensez que je nie l’intérêt des exercices d’entraînement systématique, alors que je cherche comment les rendre vraiment efficaces ! Cela dit, nous avons de vrais désaccords. En matière pédagogique, vous semblez dénier, en effet, cette réalité que les pédagogues se coltinent depuis toujours : il y a des élèves qu’aucune injonction ni menace de sanction ne peut mettre au travail, parce qu’ils ne veulent pas apprendre. Cette « résistance » à notre projet peut engendrer résignation, rejet ou exclusion ; mais elle peut aussi, en articulant le principe d’éducabilité et la confiance dans la possibilité d’un sujet à engager sa liberté d’apprendre, stimuler notre inventivité pédagogique pour offrir à nos élèves les situations les plus variées et mobilisatrices possibles.

Je sors de cette réflexion avec deux convictions: 1) la révolution copernicienne en cours est culturelle, pas la résultante d'une action délibérée de réformateurs zélés; 2) elle nous place devant deux choix, et deux seulement:

  • une crispation couplée à un traitement disciplinaire, dans les deux sens du mot,
  • ou un appel à encore plus d'inventivité pédagogique, une posture à la Sisyphe qui prend acte du fait que le monde ET nos enfants ont changé, pas seulement le programme du MELS.
  • Mon choix, fait depuis un moment, se confirme.

    Commentaires, Pingbacks:

    Commentaire de: Claude Gilbert [Visiteur] Email
    Je crois que vous avez raison. Pour reprendre vos mots, l'imposition du cours ECR relève en effet de ce qu'on peut appeler "une crispation couplée à un traitement disciplinaire", comme en témoignent le recours à des mesures coercitives telles que suspensions et menaces d'expulsion, de faire échouer des enfants ou de dénoncer des parents réfractaires à la DPJ, refus de la ministre Courchesne de rencontrer les contestataires, etc. La méfiance de plusieurs serait désarmée si le ministère de l'Éducation avait davantage confiance dans la force persuasive intrinsèque de ce programme et se fiait moins à la coercition. Ce qui implique d'encourager à le choisir librement, en faisant preuve de plus d'inventivité pédagogique.
    PermalinkPermalien 05/13/09 @ 22:39
    Commentaire de: Amine Tehami [Membre]
    Votre raisonnement s'étend à HEC?
    PermalinkPermalien 05/14/09 @ 06:51
    Commentaire de: michel le neuf [Visiteur] Email · http://carnets.opossum.ca/LeNeuf/
    J'aime bien voir les choses et les deux images que tu as produites en wordlant le rapport Parent et le programme de formation parlent très fort. À première vue. Parce que comparer le rapport d'une commission d'enquête avec un programme de formation, je ne pense pas que c'est la meilleure façon d'illustrer un changement de paradigme. Si tu avais comparé des pommes avec des pommes, tu aurais apposé au wordle du rapport Parent celui du rapport Inchauspé. Dans ce dernier rapport, celui des États généraux, ce qui revient le plus souvent, dans l'ordre, cest: formation, éducation et ensuite,enseignement. Le mot élèves partage le 4e rang avec le mot école. Mettons que ça sert un peu moins la thèse de la révolution copernicienne.

    Pour ce qui concerne le programme, je suis allé chercher sur le site du MELS l'ancien programme de math de 1ère secondaire. Je l'ai "wordlé" à son tour. Le terme le plus fréquemment utilisé, ben c'est "élève". Comme dans le PFEQ.

    Ça va pas bien pour la révolution.
    PermalinkPermalien 05/14/09 @ 14:40
    Commentaire de: Claude Gilbert [Visiteur] Email
    ... À ma connaissance, le programme HEC est contesté par certains mais on n'en est pas à suspendre des élèves ou à menacer des parents. Donc, je ne crois pas que le même raisonnement puisse s'appliquer.
    PermalinkPermalien 05/14/09 @ 20:55
    Commentaire de: Amine Tehami [Membre]
    @M. Gilbert, quelles menaces au juste?

    @M. LeNeuf, je plaide "pris en flagrant délit d'exagérer pour mieux faire voir". Je suis conscient de la thèse du détournement (des intentions fondamentalement conservatrices des commissaires par par, disons, l'enthousiasme des certains fonctionnaires pour UNE théorie de l'apprentissage). Je défendais seulement l'idée que même si ce détournement n'avait pas eu lieu, même si la révolution sur papier n'allait pas si bien, comme tu dis, nos élèves et la culture narcissico-pulsionnelle ambiante, si j'ose dire, aurait fini par réaliser la révolution sur le plancher de la salle de classe.
    Si les derniers hurlements de Facal sont imputables aux textes, pas à la culture, je ravale toutes mes idées.
    PermalinkPermalien 05/15/09 @ 07:34
    Commentaire de: Claude Gilbert [Visiteur] Email
    Eh bien, les directives de la ministre de l'Éducation aux commissions scolaires et aux écoles de refuser systématiquement les demandes de dérogation au cours ECR, nonobstant le fait que cette possibilité est prévue dans la loi (sans doute pour pallier, sur papier seulement, aux objections fondées sur la Charte des droits), les suspensions d'élèves qui ne sont pas allés à ce cours, les menaces aux parents d'avertir la DPJ, ou de faire échouer leur année aux enfants, ou d'expulser ceux-ci... Tout ce à quoi je référais dans mon premier message sous ce fil de discussion. Le ministère n'a pas mis en oeuvre, que je sache, un tel arsenal à l'intention de ceux qui pourraient ne pas aimer le cours HEC. Donc le raisonnement n'a pas lieu d'être le même.
    PermalinkPermalien 05/15/09 @ 14:25
    Commentaire de: F.P. [Visiteur] Email
    Je viens de lire vos derniers billets. Il est dommage que vous ne voyiez pas de lien entre «Story of stuff» et votre «révolution copernicienne». Pourtant, une société qui élève l'enfant-roi sans lui montrer une hiérarchie de sagesse, de respect de la tradition, du bon sens collectif, sans une culture devient le consommateur idéal.

    Sans mémoire, sans collectivité d'appartenance, sans tradition, la psychologie du consommateur de 12 ans, qu'activent les commerciaux dans les médias, triomphe...
    Oui, les enfants discutent: égoistement, pour leur intérêt immédiat, en répétant des lieux communs, sans une once d'expérience personnel, de recul et de réflexions. D'ailleurs, en leur montrant que c'est aussi normal d'avoir une opinion, en les laissant prendre la parole, la société s'infantilise toujours mieux pour le grand bonheur de la société mercantile. Avec nos enfants que nous orientons vers l'affairisme et le consumérisme, Story of stuff est une goutte d'eau...

    Votre révolution copernicienne participe au cul de sac du modèle industriel dans une planète finie. Car elle promeut l'opinion publique et le conformisme maîtres du destin des hommes. Or, c'est précisément ce que l'école, à petits projets de communication sur support électronique «réaliste et utilitaire=comme les grands» à des enfants non équipés pour juger ni mûrs, fabrique: de l'inflation de sentiment d'importance où les ânes manipulables deviennent rois.

    L'éducation, comme la gestion des population ne peut se passer de la contrainte de la survie du groupe, donc avoir un certain angle coercitif venant de la branche sage, espérons-le, de ses membres.

    Comme le corporatisme peut tuer la voiture électrique contre toute sagesse, nous devrions protéger le pouvoir éducatif pas le laisser au main des enfants et de manipulateurs.

    Nous vivons dans une monde qui fabrique de la crise permanente. Je ne suis pas certain qu'il s'agisse d'un voie très sage...

    Évidemment, il est difficile de plus en plus de résister face à ce torpillage continu du sentiment collectif... Le cours ECR dans le sillage de l'immigration favorisé pour le dessein industriel qui souhaite briser les solidarités locales est assez révélateur. Quand tout se vaut, rien ne vaut...
    PermalinkPermalien 05/31/09 @ 10:28

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