La langue française (prise n)

05/22/09

Permalink 01:35:08 pm, par Hervé Bergeron,
Catégorie: Discussion

La langue française (prise n)

Le 26 avril, Jean-Pierre Proulx écrivait un billet intitulé Qu'est-ce qu'une langue de qualité? Cet article n'a suscité qu'un commentaire. J'aimerais revenir sur le sujet en le plaçant dans une perspective un peu différente.
Je sais que le débat sur la qualité de la langue est sérieux pour tous les intervenants, mais placer le débat sur l'enseignement de la langue comme un débat sur sa seule qualité est une façon de se détourner de la réalité qu'auront à vivre les jeunes d'aujourd'hui dans le monde de demain.

1- La qualité de la langue est un débat creux. Une langue existe dans et par toutes ses manifestations orales ou écrites : littéraire, relevée, populaire, argotique...

2- Le débat traditionnel sur la qualité de la langue est infini, repose sur les préjugés et le parcours de chacun, ne produit que des réponses stériles aussitôt contestées parce que contestables.

3- Le débat sur la qualité de la langue devient assez vite un débat sur la langue écrite dans ses manifestations superficielles avec en filigrane la dictée hebdomadaire comme remède.

4- La question qui devrait nous préoccuper est plutôt : quelles sont les compétences linguistiques que l'on devrait posséder pour survivre et prospérer dans le monde qui nous attend et surtout dans le monde qui attend les jeunes pour lesquels nous sommes engagés en éducation?

5- Les besoins en littératie ont littéralement explosé depuis 25 ans. L'informatisation, contrairement à certains augures, exige des compétences linguistiques élevées de tous parce que le langage est ce qu'on a trouvé de mieux pour se faire comprendre et que l'informatique est un support sophistiqué du langage, qu'il soit oral, écrit ou iconique, qui est universellement accessible et utilisable.

6- Dans le type de société que l'on peut entrevoir pour l'avenir, l'analphabétisme handicapera presque totalement celles et ceux qui en souffriront.

7- L'informatisation de la société aura à brève échéance une autre conséquence, les logiciels de correction déjà très performants permettront une prise en charge assez complète des accents et des participes passés. Ils permettront aussi d'écrire à partir d'une dictée verbale du scripteur.

8- Les compétences qu'il sera nécessaire de posséder ne seront donc pas celles des accents circonflexes ou de l'accord des participes passés, mais celles des fonctions supérieures du langage, la compréhension fine et la capacité d'exprimer des idées. Ce sont aussi celles nécessaires pour réussir à l'école.

9- J'en tire la conclusion qu'à moins de vouloir vivre dans le passé, il faut interroger la langue et son enseignement selon ces paramètres pour voir si on se situe dans la ligne d'évolution prévisible : une capacité de compréhension supérieure en littératie, orale, écrite et iconique, et une capacité d'expression orale qui permette la dictée d'une pensée structurée.

10- Corolaire 1. L'école doit intensifier l'enseignement de la lecture et de l'écriture en tenant compte des réalités nouvelles et de l'avenir prévisible. La nécessité de maitriser la lecture et l'écriture à un degré supérieur. Cette maitrise de la langue orale et écrite dépasse de beaucoup les phénomènes de surface que sont l'orthographe et la plupart des règles d'accord.

11- Corolaire 2. Le dépistage des problèmes de lecture doit être fait dès le préscolaire et des correctifs doivent être mis en place pour éviter que le problème devienne une cause de difficultés scolaires.

12- Corolaire 3. Le contact avec le monde de l'écrit pendant l'enfance est primordial pour favoriser un apprentissage de la lecture et de l'écriture. En conséquence, tout programme sérieux de lutte au décrochage scolaire devrait s'assurer que tous les enfants du Québec aient un contact régulier et suivi avec le monde de l'écrit. Des programmes spéciaux, accès aux bibliothèques, à des livres gratuits, à des conteurs, etc., devraient viser les milieux défavorisés.

Commentaires, Pingbacks:

Commentaire de: Jean Trudeau [Visiteur] Email
« LA question qui devrait nous préoccuper est plutôt : quelles sont les compétences linguistiques que l'on devrait posséder pour survivre et prospérer dans le monde qui nous attend et surtout dans le monde qui attend les jeunes pour lesquels nous sommes engagés en éducation? »

La réponse?

PermalinkPermalien 05/23/09 @ 08:47
Commentaire de: Hervé Bergeron [Membre]
Bonjour,
La réponse est dans la suite du texte.
Pour le clarifier, il faut développer des capacités supérieures de compréhension en lecture. La compréhension est essentiellement une capacité de faire des liens entre les divers éléments d'un texte et avec ce que l'on connait.
En écriture, c'est la connaissance de la syntaxe et de la structure des différents types de texte qu'il faut maitriser.
PermalinkPermalien 05/24/09 @ 23:36
Commentaire de: Jean-Pierre Proulx [Visiteur] Email
Parfaitement d'accord avec les trois corollaires.

Dans un billet écrit au moment de la dernière campagne électorale, j'avais écrit que la compétence en lecture devait constituer la priorité de l'école.

On se rejoint.
PermalinkPermalien 05/25/09 @ 21:18
Commentaire de: F.P. [Visiteur] Email
Bref, discuter de la qualité de la langue est inutile, parce qu'improductif.

Développer des compétences linguistisques pour «survivre» et «prospérer» dans le monde qui nous attend me laisse assez songeur...

Vous ne réalisez pas que vous souhaitez préparer vos jeunes à survivre dans cette accélération débilitante que le monde marchand nous vend.

La dictée qui vous semble si désuète et décadente, dans un temps où on la valorisait, incarnait néanmoins d'autres valeurs: prendre le temps de maîtriser, en se confrontant à une vrai norme.

Mais bon, je suis un dinosaure dans la quarantaine qui se souviens du temps où les maîtres avaient de la profondeur.

Pour la pensée exprimée oralement prête pour le dictaphone qui nous écrit sans fautes est encore cet espoir de vitesse. Pourtant écrire, c'est réécrire. Il a toujours fallu beaucoup de temps pour arriver à exprimer une pensée complexe et utile.

Évidemment, s'il ne s'agit que de faire des rapports et des notes de services pour faire des gains de productivités pour survivre et faire prospérer la corporation et leurs actionnaires...

PermalinkPermalien 05/31/09 @ 10:53
Commentaire de: Hervé Bergeron [Membre]
Bonjour F.P.
Votre commentaire me laisse songeur. Comment en êtes-vous arrivé à un sourd complot du capitalisme mondial à partir d'un billet sur l'enseignement du français et du rôle qu'y joue le débat sur la qualité de la langue?
En ce qui concerne la langue et son enseignement, vous avancez deux arguments qui ont leur origine dans le passé. D'abord la dictée que vous présentez comme l'incarnation d'une époque où on prenait le temps de maitriser la langue. Cette époque, je l'ai bien connue et ce n'était rien de tout cela. Il n'y a que la nostalgie pour nous le faire croire. Et la nostalgie tient souvent à un seul regret, nous étions plus jeunes.
Ensuite, vous regrettez le temps où « les maîtres avaient de la profondeur ». Là, j'ai de la difficulté à vous suivre. L'aveu quant à votre age me dit que vous avez étudié pendant les années 1970-1980. Les maitres qui vous ont enseigné, où sont-ils allés quand vous avez quitté l'école? Ils ont démissionné? De plus, comme j'enseignais déjà pendant ces années, je dois vous signaler qu'à l'époque, la plupart de mes collègues pensaient que les jeunes ne valaient rien, gâtés qu'ils étaient par la télé, le cinéma et la musique du temps. On les accusait de penser par images et d'être incapables d'apprendre correctement leur langue et de développer une pensée cohérente.
Quant à « Pourtant écrire, c'est réécrire », cette formule n'est en rien un processus. Elle est, dans sa formulation même, un non-sens. Elle ne peut-être conçue que comme un commentaire sur un travail fini, celui de l'écriture, littéraire en particulier. Pour les élèves, je suis plutôt partisan de « écrire, c'est utiliser le langage écrit. » Ça fait évidemment moins flamboyant et, en plus, ça n'exclut ni la révision ni la récriture.
En terminant, j'aimerais beaucoup connaitre votre vision de l'avenir de l'enseignement de la langue quand vous regardez vers l'avenir plutôt que vers le passé.
PermalinkPermalien 06/02/09 @ 11:12
Commentaire de: M.Poupore [Visiteur] Email
F.P. Le recours à l'anonymat sur ce site m'indispose puisque cela peut nuire à la conduite d'un dialogue responsable. Est-ce nécessaire?

À mon avis une langue de qualité permet aux futurs citoyens d'une démocratie libérale de participer et de faire des choix judicieux. Les habiletés reliées à la capacité de formuler ses opinions, défendre ses points de vue en recourant à des arguments solides me semblent essentiels. Selon ma perspective, ce sont les futurs citoyens qui décideront si oui ou non ils veulent de cette société marchande.
PermalinkPermalien 06/04/09 @ 10:45

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